mercredi, février 22, 2006

Libéralisme (P. Salin)


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Je saisis l'occasion de la critique de ce livre excellent pour faire une synthèse de ce qu'est le libéralisme à mes yeux (et à ceux de Pascal Salin, nos conceptions voisinant, ce dernier étant bien plus compétent que moi). J'en ai plus que soupé d'un certain anti-libéralisme idiot, qui ne se donne même pas la peine de se renseigner et de réfléchir.

Il est donc temps de remettre les choses en perspective. C'est un peu long, mais ça en vaut la peine.

Le libéralisme est avant une morale, une façon de voir l'homme et la vie en société. Pour bien le comprendre, il faut d'abord saisir la différence entre les constructivistes et les libéraux.

Constructivistes et libéraux

Les constructivistes, qui peuvent être de droite ou de gauche, pensent qu'on peut comprendre la société, en prédire l'évolution et la façonner. Les libéraux pensent que les interactions d'hommes libres donneront des résultats toujours plus riches que tout ce qui pourrait sortir du cerveau planificateur d'un technocrate.

Le libéral considère que vouloir diriger la société dans un sens ou dans l'autre est à la fois illégitime et vain. Pour lui, ce qu'on appelle des "effets pervers" (par exemple, la contribution Delalande qui, en augmentant le coût du licenciement des plus de 50 ans, fait qu'on en n'embauche plus) sont en réalité des "effets normaux" : les hommes s'adaptent aux législations qu'on essaie de leur imposer d'en haut et aboutissent à un résultat différent du but fixé techniquement, de façon scientiste.

Autre exemple d'effet "pervers" qui est en fait tout ce qu'il y a de plus normal : la protection des locataires qui fait que pour louer un appartement on doit fournir un vrai bottin de paperasserie.

Suivant la distinction de Hayek, un libéral gouverne selon les principes, un constructiviste suivant les directions. Un constructiviste dira : "Il faut faire telle et telle chose pour arriver à tel résultat." Le discours d'un libéral sera à peu près "Il faut prendre telle et telle mesure pour être en accord avec nos principes, mais je ne peux pas vous en prédire le résultat ; la seule chose que je peux vous dire, c'est que nos principes sont conformes à la nature humaine." Attention, il y a de faux libéraux, les utilitaristes, qui prennent le libéralisme comme un livre de recettes, mais qui restent des constructivistes.

Les constructivistes raisonnent par grandes masses, par agrégats humains (le pays, l'Etat, le commerce extérieur, le PIB, etc.) seuls moyens de tenter d'appréhender la société. Pour les libéraux, cette tentative de modélisation de la société est vaine, présomptueuse et méprisante pour les grandes resssources d'initiative et d'invention des hommes, et les agrégats sont, au mieux, des erreurs, au pire, des leurres dissimulant des intérêts individuels ; ce qui a fait dire à Bastiat que "l'Etat est une fiction à travers laquelle chacun essaie de profiter de tous". Pascal Salin parle rarement de "l'Etat" mais plus souvent "des hommes de l'Etat".

Pour un libéral, des choses aussi abstraites que l'intéret général, les biens publics, les externalités, la concurrence pure et parfaite n'existent pas et dissimulent des intérêts bien humains.

Par exemple, il est assez aisé aujourd'hui de voir que la prétendue défense du service public est le masque de la sauvegarde par les fonctionnaires, au détriment des contribuables, d'avantages acquis grâce à la capacité de contrainte étatique, qui peut forcer les hommes à payer pour des choses dont ils n'ont ni besoin ni envie.

L'Etat, c'est tout simplement la concrétisation de la violence et de la contrainte dans la société, comme l'avait très bien vu La Boétie dès 1550 dans Le discours de la servitude volontaire.

Pour un libéral conséquent l'Etat est l'ennemi, à une nuance près, où je me détache de P. Salin : le droit, il faut bien quelqu'un pour le faire respecter et finalement, ça ne peut être qu'un détenteur de violence légitime, c'est-à-dire l'Etat. C'est pourquoi je réduis l'Etat à police, justice, défense mais je le conserve.

Quant au quatrième rôle de l'Etat d'après Adam Smith (les investissements collectifs non rentables), je laisse la question en suspens.

L'Etat est clairement un mal, j'hésite juste à savoir si c'est un mal nécessaire ou non en théorie (la réponse de Salin est négative). En pratique, c'est clair : il ne faut pas trop compter sur une disparition de l'Etat ! Un amoindrissement drastique serait déjà bienvenu.

Une fable sur l'opposition constructivisme-libéralisme

Les automobiles apparaissent dans un village, c'est la foire aux accidents.

La solution constructiviste

Chaque automobiliste dépose son parcours le matin avant 9 h et l'administration, une fois en possession de tous les parcours, détermine les collisions éventuelles et autorise ou non les trajets.

La solution libérale

Les principes suivants sont édictés : les automobilistes roulent à droite, cèdent la priorité à droite et sont responsables des accidents qu'ils provoquent en enfreignant ces règles.

Les principes du libéralisme

La liberté

La liberté consiste à ne pas être contraint. La seule contrainte admissible est celle qui consiste à être empêché de contraindre autrui. Cette défintion négative de la liberté est importante. Une définition positive de la liberté ("la liberté est le droit de ...") conduit à l'affrontement, à cette fameuse "loi du plus fort" dénoncée par les anti-libéraux.

Les impots étant perçus par la contrainte (je ne suis pas libre de ne pas payer), ils sont un vol,
certes légal, mais un vol tout de même.

La propriété

Chaque bien est créé. Même une terre est "créée" par le premier à la mettre en valeur. C'est pourquoi les collectivistes, qui raisonnent comme si il y avait un stock de biens à distribuer ont moralement tort : ces biens, il faut toujours les prendre à quelqu'un, c'est pourquoi la "fonction redistributive de l'Etat" dissimule un vol, il s'agit toujours de prendre à un homme pour donner à un autre homme. Robin des bois était un gentil voleur, mais c'était un voleur quand même.

Ceci correspond à des situations très concrètes : on m'a parlé ce week-end d'un homme qui a volontairement arrêté de travailler à quarante ans, qui vit du RMI depuis dix ans, ayant fait savoir à son entourage qu'il n'avait pas l'intention de retravailler jamais. Il vit chez sa mère. C'est un abus, me direz-vous ? En êtes vous sûr ? C'est la raison d'être du système "redistributif" de prendre à certains pour donner à d'autres plus que ce que leur apporte leur travail. La situation que je vous décris est un cas extrême, non un abus, car il est conforme aux principes de la "redistribution".

La propriété est la garantie de la liberté : c'est la chose dont on est maître, qu'on peut garder et échanger sans contrainte.

La responsabilité

Autant la liberté avait une définition négative, autant la responsabilité est la coté positif de la propriété. Je suis responsable de mes biens. Pour un libéral, il n'y a pas de notion de faute, d'intention (on ne pénètre pas dans l'esprit des hommes) : si autrui subit du mal du fait d'un de mes biens, je suis responsable, que le mal soit voulu ou non.

Ceci est cohérent avec le fait qu'on considère que chaque homme est pris dans un réseau ramifié de relations avec d'autres hommes : il est impossible de prévoir toutes les conséquences de chacun de nos actes (on retrouve là l'opposition au constructivisme), le fait de ne pas avoir prévu la conséquence de nos actes ne peut donc être une excuse et ne dégage pas de la responsabilité. Pour inverser la phrase célèbre d'un ministre, le libéral pense que "pas coupable (pas de jugement moral), mais responsable".

Si je prête ma voiture à un homme sans permis et qu'il a un accident, je suis responsable.

C'est pourquoi les libéraux détestent tant le "principe de précaution" : il restreint la liberté, tout en étant intellectuellement incohérent (le principe de précaution supposerait d'appliquer le principe de précaution à lui-même et de s'en passer) alors que le principe de responsabilité suffit largement, encore faut-il le comprendre.

Le contrat

A partir de ces trois piliers du libéralisme (liberté, propriété, responsabilité), on en obtient un quatrième : le contrat. Le contrat est l'acte par lequel deux hommes libres entrent en relation, donnent ou échangent leurs propriétés de manière responsable. Le contrat est nécessairement bénéfique pour les deux parties, puisque que contracté librement : si l'une des parties était lésée, elle n'aurait pas contractée. Ceux qui jugent de l'extérieur un contrat déséquilibré font simplement un complexe de supériorité par rapport au contractant qu'ils estiment défavorisé.

Au nom de ce principe de la liberté et de la responsabilité des contractants appliqué à la propriété de sa force de travail par l'ouvrier, c'est le très libéral Bastiat qui s'est battu pour la première loi sur le droit de grève.

Les sociétés commerciales, noeuds de contrats (contrat des actionnaires, contrats de travail, contrats-clients, contrats-fournisseurs) est un des produits les plus élaborés du libéralisme, pour partager profits et risques. Aux salariés, salaires fixes et (presque) sûrs, aux actionnaires profits et risques. De plus, il existe deux instruments particulièrement efficaces pour s'assurer que les entreprises produisent de la valeur : la faillite et l'OPA.

D'ailleurs, d'un point de vue libéral, "les entreprises" est aussi abstrait que "l'Etat".

C'est pourquoi la participation des salariés au capital des entreprises est un mélange des genres malvenu, idée qui ne peut venir que de gens qui n'ont rien compris, des énarques par exemple ; cela déséquilibre le partage des responsabilités et, surtout, des risques.

La relation contractuelle est moralement supérieure à la relation démocratique, puisque cette dernière contient une dose de contrainte (majorité contre minorité).

La coopération est aussi, sinon plus, naturelle aux hommes que l'opposition, c'est pourquoi il ne faut pas croire les étatistes et les collectivistes qui vous décrivent l'apocalypse si l'Etat n'était pas là pour mettre du liant. La preuve qu'ils ont tort ? Tout bêtement l'histoire : l'Etat est une création relativement récente.

Le droit

Le juge constate le droit pré-existant et éventuellement non écrit. cela peut paraitre bizarre dans notre pensée napoléonienne qui confond la loi écrite d'en haut et le droit, mais il suffit de penser aux pays de common law : la Grande-Bretagne vit très bien sans constitution. Les droits maritimes et aéronautiques ont existé, avant que les Etats s'y impliquent, parfois lourdement hélas.

Voilà : liberté, propriété, responsabilité, contrat, le droit, vous avez les bases du libéralisme. Trouver la solution libérale à un problème, c'est définir au mieux les droits de propriétés et les responsabilités qui s'y attachent. Les externalités et les biens publics dérivent d'une mauvaise définition des propriétés.

Un marché libre et un système de prix peuvent être utiles mais ce ne sont que des moyens.

Un dernier commentaire avant de passer aux exemples : on accuse souvent le libéralisme de matérialisme. Au contraire, on laisse les individus libres de contracter ou non, d'incorporer ce qu'ils veulent dans la valeur des choses. Une autoroute doit passer, les collectivistes exproprient les propriétaires à la valeur du marché, les libéraux contournent la propriété de celui qui a refusé trois fois le prix du marché parce qu'il ne veut pas vendre sa maison de famille. Qui est matérialiste ?

Quelques exemples de libéralisme appliqué

Les embouteillages, l'effet de serre et la pollution

La priorité aux transports en commun est une absurdité collectiviste. A Paris, on atteint des sommets de contre-sens : on fait des couloirs réservés aux bus alors qu'on manque déjà de place. Pourquoi voyager inconfortablement, lentement et à plusieurs, alors que les voitures modernes sont confortables et font du "porte à porte" ?

Pourquoi les routes sont elles publiques ? Vendons les routes et les rues, chaque propriétaire ou assemblée de copropriétaires fixant règles de circulation et de péages. Il s'établirait un marché des rues : elles seraient payées suivant le service qu'elles rendent et seuls iraient ceux qui en ont vraiment besoin.

La gamme des transports possibles s'étendrait (je pense aux colectivos sud-américains).

Quant à la pollution et à l'effet de serre, il est plus difficile de définir un propriétaire de l'air pur, mais si vos propriétés (ou vous même) sont atteintes, faites un procès. Vos propriétés ne sont pas atteintes ? Alors, où est le problème ? Vous croyez savoir qu'à l'avenir, ça pourrait poser un problème ? Voilà bien une réaction scientiste, croire connaître l'avenir d'une société complexe. N'oubliez pas qu'en 1875, certains croyaient qu'il y aurait un mètre de crottin dans les rues de Paris en 1950. On en reparle dans vingt ans, quand l'hydrogène aura peut-être remplacé les hydrocarbures ?

La vitesse ne tue pas

L'Etat dit "La vitesse tue". En réalité, ce sont les comportements inadaptés à la situation qui tuent. Mais comme l'Etat ne peut pas lutter contre la véritable cause des accidents, il définit comme cause ce contre quoi il peut lutter. Absurde ! Mais l'Etat n'est il pas en soi une absurdité ?

Les espèces menacées

Une chose à ne surtout pas faire : déclarer les espèces menacées patrimoine de l'humanité. Elles sont à tout le monde et à personne, tout le monde a intérêt à en profiter, personne n'a intérêt à y investir et à les entretenir. Si les boeufs et les moutons avaient été déclarés patrimoine de l'humanité, ils auraient disparu depuis longtemps. Protéger les espèces menacées ? Simple : trouvez leur un vrai propriétaire en chair et en os.

Abstrait ? Théorique ? Bien au contraire : depuis qu'on a fait certaines tribus du Zimbabwé propriétaires des éléphants sur leurs territoires, elles ont chassé les braconniers, soigné les éléphants et vivent du produit du tourisme et des éléphants qu'on est obligé d'abattre pour éviter la surpopulation.

La concurrence

La concurrence pure et parfaite qui inspire par exemple l'UE est une illusion constructiviste qui définit a priori des parts de marché idéales. La seule condition qui garantit des contrats satisfaisants pour les deux parties est l'absence de contrainte, autrement dit la seule et unique condition pour que la concurrence vive, c'est que la liberté d'entrée sur le marché soit préservée.

Les retraites, le chomage et la santé

Vous avez deviné : que chacun s'assure, prenne ses responsabilités et fasse ses choix.Puisque tous payent aujourd'hui des charges sociales dans un système collectiviste, lers sommes nécessaires pour une assurance individuelle existent. L'intérêt par rapport au système collectiviste : la responsabilisation et la motivation. Tant que nous auront un système où chacun individuellment a intérêt à tirer sur la corde, les régimes sociaux seront en déficit, les gens ne sont pas idiots, ce sont les collectivistes qui, en niant la nature humaine, sont idiots.

Conclusion

Méfiez vous des demi-libéraux, des "libéraux, mais ..." Le libéralisme est un tout cohérent. J'espère vous avoir convaincu que le libéralisme est un système de valeurs qui tient la route et qu'il n'est pas si facile à contrer.

Le libéralisme est une utopie, mais une utopie réaliste, en ce sens qu'elle prend l'homme tel qu'il est, alors que le collectivisme est une utopie irréaliste, elle a besoin d'un "homme nouveau", et ça finit dans les goulags.

Pour reprendre le mot de Pascal Salin, le libéralisme est intolérant avec les idées (idiotes, incohérentes ou infondées) et tolérant avec les hommes, le collectivisme, c'est l'inverse.

Tout cela est à mes yeux un peu théorique (quitte à passer pour un traître utilitariste), mais c'est plaisant de se détacher pour un temps du consensus constructiviste et étatiste, qui est fort simplet, quand il ne dissmule pas les intérêts catégoriels les plus sordides.

Et puis, le programme de Salin pourrait peut-être inspirer des réformes : je ne crois pas à l'impôt entièrement basé sur le volontariat, mais on pourrait espérer un impôt proportionnel remplaçant l'impot progressif.

Nota : pour les durs de la comprenette, je précise : je n'ai pas parlé de favoriser l'entreprise ou les patrons, tout simplement parce que j'applique les mêmes principes à tous : un patron qui se gave de subventions pour ceci ou pour cela est autant un receleur du vol étatique qu'un fonctionnaire payé à ne pas en ramer une.

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